Historique de la CNT-F page 1

Une histoire de la C.N.T. (1946 – 2003) 


 

 

Introduction

 

Continuité de la C.G.T.S.R., la C.N.T. est créée en décembre 1946. Par sa critique systématique à l’égard des grandes centrales syndicales et de leurs modes d’action, par son refus du jeu institutionnel visant selon elle à intégrer les syndicats par l’association capital-travail, elle fut rapidement marginalisée du champ syndical et n’y joue plus aucun rôle dès 1950. Par ses reproches adressés aux anarchistes qui préfèrent adhérer aux grandes centrales, elle se voit isolée au sein du mouvement libertaire. Esseulée, sur le déclin et par conséquent de plus en plus sectaire, elle doit son salut à la C.N.T. espagnole en exil. Sans cette dernière, la C.N.T. aurait pu dans les années soixante se dissoudre et disparaître définitivement. Mais sa sœur espagnole lui permet de garder une structure à travers deux journaux, « Le Combat syndicaliste » et « Espoir ». Si ce "sauvetage" ne se traduit pas par un renouveau des activités syndicales, il assure néanmoins son existence et ce jusqu’en 1968. A partir de mai 68, l’arrivée d’une nouvelle génération, trop turbulente pour les "anciens", marque une rupture entre les deux générations. La lassitude pour certains de ces vieux militants se conclut par leur départ, alors que dans le même temps, les jeunes "soixante-huitards" délaissent une organisation devenue anéantie et quasi-inexistante. Les lendemains de mai 68 marquent ainsi la fin d’une première C.N.T. née en 1946 et morte en 1973. Seule une poignée de militants s’obstine à faire revivre leur organisation. Il s’agit pour la plupart de jeunes, sans expériences syndicales et de quelques survivants de la première C.N.T. tels que Joseph Vincent, Antoine Turmo et Emile Travé. Cette reconstruction se fait sur une vingtaine d’années. Le bilan de ce renouveau est assez positif si l’on s’en tient aux chiffres : un peu moins d’une cinquantaine d’adhérents en 1973 contre un peu plus de cinq-cent en 1993. Malgré un état qui reste groupusculaire, il s’agit d’une progression non négligeable. Pour connaître cette croissance, la C.N.T. a su profiter de la crise du syndicalisme et de sa recomposition qui débute dès la fin des années quatre-vingts. Elle a en effet bénéficié de l’arrivée de syndicalistes issus pour la plupart de la C.F.D.T. : il s’agit d’adhésions souvent idéologiques, mais aussi de l’adhésion de travailleurs qui rejettent tout simplement le syndicalisme tel qu’ils peuvent le connaître sur leur lieu de travail. La C.N.T. s’implante alors dans quelques secteurs du public, les P.T.T. et l’éducation, et créé également de solides syndicats dans le privé, à la C.O.M.A.T.E.C., à la S.P.E.S. et à la Fnac. Cependant ces nouveaux syndicats induisent de nouvelles pratiques. Deux courants émergent alors à la C.N.T. Ces deux courants scissionnent en 1993 et donnent naissance à deux C.N.T. Très vite, l’une de ces deux C.N.T. va se développer et s’enraciner sur la plan syndical à la faveur notamment des mouvements sociaux (novembre-décembre 95, printemps 2003…).

 

La CNT : une histoire à écrire

 

L’histoire de l’anarcho-syndicalisme et du syndicaliste révolutionnaire en France n’a jamais, ou très peu, suscité l’enthousiasme des historiens français. Faire un bilan historiographique de ce mouvement est donc relativement rapide. Trois travaux principalement relatent la période de l’entre-deux guerres . Son histoire à partir de 1945, quant à elle, n’a encore jamais été retracée. Les différents ouvrages traitant du syndicalisme d’après-guerre se limitent le plus souvent à informer le lecteur de la création de cette organisation. On ne trouve ainsi qu’un simple paragraphe, ou tout au plus une page, consacrée à la C.N.T. Certains auteurs se sont cependant montrés soucieux de relater la participation de la C.N.T. à certaines grèves, mais sans s’éterniser pour autant sur la nature de cette organisation . Notre critique s’arrêtera particulièrement à l’ouvrage de Guy Caire. Ce dernier, après avoir mentionné rapidement la création de la C.N.T., écrit dans son livre : “En fait la véritable tradition de l’anarcho-syndicalisme se retrouve davantage dans certains courants minoritaires de Force Ouvrière”  . Une telle affirmation, sans fondement , suffit à écarter la C.N.T. de l’histoire des syndicats ouvriers. Une fois de plus, le lecteur n’en saura pas d’avantage sur la C.N.T. Difficile donc pour ce dernier de se faire une idée sur cette organisation. A la lecture de ce type d’ouvrages, il semblerait que la C.N.T. n’ait joué aucun rôle dans la recomposition syndicale de l’après-guerre, ce qui, comme nous le verrons, est entièrement faux. Pour mieux connaître la CNT, on peut étudier l’histoire de l’anarchisme, notamment à travers deux ouvrages de Roland Biard. Les travaux de Roland Biard permettent en effet d’avoir une idée assez large de la C.N.T. S’il ne s’agit pas d’une histoire détaillée, elle donne en revanche un aperçu général et relativement fiable de l’évolution de la C.N.T. entre 1946 et la fin des années soixante. Le tome II du travail de Jean Maitron sur le mouvement anarchiste en France apporte des informations intéressantes, malgré quelques erreurs - mais ne s’intéresse pas en particulier à la C.N.T. Jean Maitron conclut simplement à la quasi-impossibilité de retracer l’histoire de cette organisation. Suite à ce rapide bilan historiographique, nous voyons qu’il est très difficile, et même impossible, de retracer l’histoire de la C.N.T. à partir d’ouvrages historiques.

 

Seul un travail à partir de sources concrètes permet de dresser une histoire de la C.N.T. On dispose essentiellement de documents internes à l’organisation : courriers, comptes-rendu de congrès, bulletins intérieurs. Ce sont en effet les seules sources qui permettent de connaître réellement l’organisation, son fonctionnement, ses problèmes internes, les débats qui s’y tiennent. La presse confédérale constitue aussi une source intéressante, mais insuffisante. Lorsque Jean Maitron affirme que la presse de la C.N.T. “rend impossible toute conclusion” à son sujet, il n’a pas tord. Mais cela n’est pas une nouveauté : quelle presse peut à elle seule permettre de faire l’histoire d’une organisation ? C’est ce qui constitue d’ailleurs une des limites au travail de Jean Maitron qui semble s’être arrêté à la presse. La presse n’est utile que pour les informations liées aux activités de la C.N.T. dans les entreprises. On peut faire une exception toutefois : le Combat syndicaliste, à la fin des années quatre-vingt, se fait l’écho des débats qui agitent alors l’organisation.

 

Sur la période qui s’échelonne des années soixante-dix à aujourd’hui, difficile de trouver là encore un travail sur la C.N.T. Elle semble en revanche susciter un intérêt pour certains journalistes. Après le mouvement de novembre-décembre 1995, plusieurs articles de différents journaux évoquent la C.N.T.  On ne peut évidemment pas exiger grand chose de ces travaux journalistiques qui ne rendent compte que du côté folklorique de certains “anars”. Outre ces articles, d’autres ouvrages de type journalistique s’intéressent à la C.N.T.  Ces travaux ne sont pas satisfaisants, mais ils n’ont d’ailleurs jamais eu la prétention de faire l’histoire de la C.N.T.

 

 

I. Une courte apogée (1945 - années 1950)

 

Nous verrons dans cette première partie comment la C.N.T., après sa constitution, connaît une rapide apogée. Elle fut écourtée par des problèmes théoriques et pratiques qui divisèrent la C.N.T., l’affaiblirent fortement et la plongèrent dans l’isolement.

 

1- Des débuts prometteurs (1945-1949)

 

a) Les anarcho-syndicalistes et syndicalistes révolutionnaires dans la C.G.T. (1945 - mai 1946)

 

Au sortir de la deuxième guerre mondiale, les anarcho-syndicalistes et syndicalistes révolutionnaires étaient entrés à la C.G.T. Les anciens adhérents à la C.G.T.-S.R., qui avait cessé d’exister pendant le conflit , dans un appel daté du 15 septembre 1944 adressé aux syndicalistes révolutionnaires, demandèrent en effet “de faire, tous, l’Unité Syndicale, complète, totale, absolue, qui nous donnera dans ce pays une seule Centrale Syndicale : la C.G.T. ; dans le monde une seule Internationale dont peu importe son titre.” . Ainsi, plutôt que de faire renaître une C.G.T.S.R., ses anciens adhérents ont préféré former la Fédération Syndicaliste Française (F.S.F.) afin de regrouper tous les syndicalistes révolutionnaires au sein de la C.G.T. Ils créèrent en même temps un journal, L’Action syndicaliste. Outre les anciens de la C.G.T.S.R., la F.S.F. était composée de jeunes issus de la résistance, tel que Raymond Beaulaton, ou bien encore d’espagnols en exil en France. L’importance de cette F.S.F. en terme d’adhérents est difficile à évaluer. Selon Aimé Capelle, on pouvait compter environ 2000 adhérents rien que sur Paris. Toujours selon Capelle, la F.S.F. aurait surtout été constituée par “les copains des métaux”, et dans une moindre mesure par “les copains du bâtiment” qui avaient reconstitué le S.U.B. (Syndicat Unifié du Bâtiment, principal syndicat de la C.G.T.S.R.). Des sections F.S.F. se sont constituées à Paris, Bordeaux, Toulouse, Lyon, Marseille, Lille, Saint-Nazaire. Une toute autre estimation de la F.S.F. est donnée par l’union locale de la C.N.T. de Bordeaux en novembre 1947 : “La F.S.F. n’eut pas grand succès. Elle ne groupa jamais plus de quelques centaines d’adhérents, -presque tous anciens de la C.G.T.S.R.- et surtout elle n’eut aucune influence dans la C.G.T.”. On peut ainsi affirmer que la F.S.F. n’eut aucun poids au sein de la C.G.T., bien qu’il soit difficile d’évaluer précisément ses effectifs. Si la F.S.F. semble être une tendance de la C.G.T., ses statuts sont assez flous et même proches de ceux d’une centrale : “Article premier. -La Fédération Syndicaliste est organisée sur la base de groupes locaux intersyndicaux, ou, à défaut, de groupes régionaux. Dès que le nombre de leurs membres le permet, les groupes doivent constituer des sections industrielles qui, elles-même, devront s’appuyer sur des sections d’ateliers, chantiers ou bureaux.” . D’après cet article, il est donc possible de constituer dans une entreprise une section F.S.F. à côté d’une section C.G.T. L’article 2 montre également que la F.S.F. se présente comme une organisation à part entière plus que comme une tendance de la C.G.T. : “Article 2. -Les adhérents des groupes peuvent être membres d’une Centrale Syndicale non adhérente à l’A.I.T.[...]”. Or, la F.S.F. est la seule section française de l’A.I.T. (selon les statuts de l’A.I.T., il ne peut y avoir qu’une seule section par pays). Elle se présente comme une organisation syndicale tout en autorisant ses membres à adhérer à une autre centrale. Elle ne s’affirme donc pas comme une tendance organisée de la C.G.T., bien qu’elle n’existe qu’au sein de cette dernière. L’objectif de la F.S.F. au sein de la C.G.T. n’était autre que de s’opposer à sa direction, et de diffuser les idées syndicalistes révolutionnaires. L’article fondamental des statuts de la F.S.F. présente un condensé du syndicalisme révolutionnaire. Apparaissent les thèmes de “suppression du patronat, d’abolition du salariat et la disparition de l’État”. Elle vise l’instauration d’une société basée sur le “communisme libre”. Il paraît d’ailleurs plus judicieux de parler d’anarcho-syndicalisme plutôt que de syndicalisme révolutionnaire. A la lecture des statuts, il est peu probable que la F.S.F. ait pu recruter les syndicalistes révolutionnaires regroupés autour de la revue Révolution prolétarienne. La F.S.F. affirme clairement son opposition aux partis politiques : “Son action se déroule en dehors de celle de tous partis politiques et en opposition avec ceux-ci” (article fondamental). Il est également ajouté qu’“en aucune façon, ils (les adhérents de la F.S.F.) ne peuvent être membres de partis politiques” (article 2).

 

Pour diffuser ses idées, la F.S.F. crée un périodique, l’Action syndicaliste (n°1, mars 1945). Dès le numéro 2 de l’Action syndicaliste (avril 1945) apparaît le thème de la “grève générale insurrectionnelle et expropriatrice”. En lisant l’organe de la F.S.F., on comprend très clairement que les anarcho-syndicalistes et syndicalistes révolutionnaires ont pour priorité de lutter contre les dirigeants de la C.G.T. accusés d’avoir trahi les principes du syndicalisme révolutionnaire, la lutte des classes et l’action directe. La F.S.F. s’opposa entre autres à la bataille de production encouragée par les dirigeants communistes de la C.G.T. Derrière cette opposition à la bataille de la production, apparaît l’opposition au thème d’intérêt général, contre lequel se battait déjà la C.G.T.-S.R. pendant l’entre deux guerres (pour les anarcho-syndicalistes et syndicalistes révolutionnaires, reconnaître l’existence d’un intérêt général revient à nier la lutte des classes). La F.S.F. s’insurgea à plusieurs reprises contre la modération revendicative de la direction cégétiste (présence des ministres communistes au gouvernement oblige). Elle soutint notamment la grève des rotativistes en janvier 1946 qui manifestaient un rejet de l’orientation confédérale. La F.S.F. protesta également face à la prise de position des dirigeants confédéraux lors des élections de 1945 : le soutien aux candidats de gauche était en effet considéré comme une trahison du principe de l’indépendance du syndicalisme à l’égard des partis politiques. Selon Roland Biard, les militants de la F.S.F. de Paris auraient rédigé un communiqué daté du 8 octobre 1945 appelant tous les syndicats et tous les syndiqués à s’insurger contre une telle attitude.

 

Parallèlement à cette F.S.F., les anarcho-syndicalistes et syndicalistes révolutionnaires ont contribué à la création des Comités de Défense Syndicalistes (C.D.S.). La F.S.F. ne pouvant recruter que des anarcho-syndicalistes et des syndicalistes révolutionnaires compte-tenu de la rigidité de ses statuts, ceux-ci constituèrent ces C.D.S. avec l’aide d’autres tendances minoritaires de la C.G.T., notamment des trotskistes du P.C.I. (Parti Communiste Internationaliste, section française de la IVième internationale). Les C.D.S. étaient ouverts à tous ceux qui étaient opposés à la main-mise des communistes sur la C.G.T. Le secrétaire était Aimé Capelle (également à la F.S.F.). Selon son témoignage, des C.D.S. se seraient constitués à Toulouse, Marseille, Bordeaux, Angers et Lyon. Les C.D.S. publiaient un journal, la Bataille syndicaliste, faisant ainsi allusion à la C.G.T. d’avant 1914. Aimé Capelle avait également été nommé administrateur de la Bataille syndicaliste. Le contenu de ce journal était relativement proche de celui de l’Action syndicaliste, dans un souci de dénonciation de la direction cégétiste, et de défense du principe de l’indépendance du syndicalisme. Bien qu’ouvert à tous, ces C.D.S. semblent constitués principalement d’anarcho-syndicalistes et de syndicalistes révolutionnaires de la F.S.F., deux postes de responsabilité étant attribués à un militant de la F.S.F., et la Bataille syndicaliste présentant de nombreux articles de Pierre Besnard. La prise en main de ces C.D.S. par les anarcho-syndicalistes et syndicalistes révolutionnaires se renforce d’autant plus qu’au début de novembre 1945, les trotskistes quittent ces comités. Cette rupture n’aurait pas eu lieu à propos de divergences idéologiques, mais de la question de l’adhésion ou non à ces C.D.S. de “camarades qui ne seraient pas de la C.G.T. ou la quitteraient”. Les anarcho-syndicalistes et syndicalistes révolutionnaires, majoritaires, refusaient l’obligation pour les membres des C.D.S. de rester à la C.G.T. quoi qu’il arrive. Les trotskistes, mis en minorité, quittèrent alors ces C.D.S. pour se regrouper autour d’une publication mensuelle, Front Ouvrier.

 

Ainsi il existait deux organisations anarcho-syndicalistes et syndicalistes révolutionnaires au sein de la C.G.T. : la F.S.F. et les C.D.S. Leur travail d’opposition à la direction cégétiste fut brisée par la nette prédominance des communistes. C’est au congrès du congrès de la C.G.T. d’avril 1946 que la scission se montra inévitable. Lors de ce congrès on assista à un écrasement des minorités elles-mêmes divisées. Pour réduire ces minorités au silence, le bureau confédéral et la commission administrative de la C.G.T. ont imposé que seuls les syndicats d’au moins 5000 adhérents soient représentés directement au congrès. Les petits syndicats écartés seraient représentés indirectement par les grands. Ce sont les communistes qui détiennent la direction de ces grands syndicats. C’est donc avec une majorité d’environ 4/5 des voix que les communistes l’emportent à ce congrès. A la suite du congrès, l’Action syndicaliste du 1er mai 1946 reproche aux chefs de la minorité F.O., représentée par Léon Jouhaux, d’avoir accepté des postes de direction de la C.G.T. : “Ils ont placé leur souci de conserver leurs fonctions au-dessus de leurs convictions personnelles et de leur honneur de militants”.

 

Les nouveaux statuts votés lors de ce congrès mettent fin à la démocratie au sein de la C.G.T., mais également à son indépendance vis-à-vis du P.C.F. Pour la F.S.F., la C.G.T. “n’est plus qu’un instrument d’oppression économique, au service d’un parti et d’un gouvernement communo-socialiste.[...] Elle ne sera plus la C.G.T. défendant les droits des travailleurs, orientant son action vers les fins traditionnelles du syndicalisme”. Le titre de ce numéro d’Action syndicaliste résume à lui seul la pensée de la F.S.F. : “La C.G.T. est morte, la C.G.T.U. lui succède”. Il devenait dès lors impossible pour les anarcho-syndicalistes et syndicalistes révolutionnaires de rester au sein de cette C.G.T.

 

L’unité syndicale dans la C.G.T., qui avait été souhaitée par les anciens de la C.G.T.S.R. dans leur appel du 15 septembre 1944, ne dura ainsi guère plus d’un an. Toujours dans ce même numéro, la F.S.F. annonce la conférence de mai pour constituer la C.N.T. Avant même qu’elle soit constituée, il est déjà décidé qu’elle adhérera à l’A.I.T., tout comme l’avait fait la F.S.F. Il faut cependant noter que cette décision de quitter la C.G.T. ne faisait pas l’unanimité parmi les membres de la F.S.F. Aimé Capelle, par exemple, était favorable au fait de rester à la C.G.T. pour ne pas briser l’unité syndicale, mais aussi parce que l’échec de la C.G.T.S.R. était encore présent dans les esprits.

 

b) La constitution de la C.N.T. (mai 1946 - décembre 1946)

 

La conférence de mai, appelée par la commission administrative de la F.S.F., se déroula sur deux jours : le samedi 4 mai se tinrent les séances avec pour unique ordre du jour le problème syndical, et le 5 mai les C.D.S. organisaient une conférence à laquelle étaient conviés tous ceux qui voulaient défendre l’indépendance syndicale et la liberté du syndicalisme. Lors de cette conférence, il fut donc décidé de dissoudre les C.D.S. et la F.S.F. pour créer la C.N.T. Les participants à cette conférence écrivirent un “aux travailleurs français”. On retrouve dans ce manifeste la thématique anarcho-syndicalistes et syndicalistes révolutionnaires et la dénonciation de la C.G.T. On peut supposer que Pierre Besnard a participé à sa rédaction, ou du moins l’a fortement influencée, dans la mesure où il est question de créer “l’organisation de la Confédération générale des consommateurs”. Ce désir d’organiser les consommateurs en parallèle d’une organisation des producteurs, le syndicat, est en effet un des points essentiels de la théorie de Pierre Besnard. On peut noter aussi la large place qu’accorde ce manifeste à la solidarité pour “notre sœur, la Confédération Nationale du Travail d’Espagne, contrainte à l’exil par Franco.”

 

Le siège de la C.N.T. fut (potentiellement) le même que celui de la F.S.F., au 22, rue Sainte-Marthe dans le dixième arrondissement de Paris. Il s’agissait d’un local prêté par Julien Toublet, un des fondateurs de la C.N.T. Dans l’attente du congrès constitutif qui devait se tenir les 7, 8 et 9 décembre 1946, l’activité de la commission administrative (C.A.) et du bureau confédéral (B.C.) consistait à faire connaître le plus largement possible la C.N.T. La C.A. se divisa en deux commissions : une commission de propagande composée de Aimé Capelle, Souchay, Jacquelin, Geuffroy, Dimanche, Marie Giraud et Eugène Juhel, et une commission d’organisation chargée d’établir une structure et de préparer le congrès. Frament, Snappe, Zwikel, Lentente, René Doussot et Julien Toublet ont participé à cette commission. Si la naissance de la C.N.T. a été relativement bien relayée par la presse (publications de communiqués de presse ; Radio-Luxembourg informant de sa création à trois reprises ; venue “de nombreux journalistes français et étrangers” au siège de la C.N.T.), ce travail de propagande reste néanmoins limité en raison du manque de fonds. Le manifeste aux travailleurs français ne fut édité qu’à 1000 exemplaires, et seulement 60 000 tracts confédéraux ont été tirés, sans compter cependant les initiatives locales. L’Action syndicaliste parvient à être publié -difficilement- grâce aux fonds de la Bataille syndicaliste qui avait disparu après la dissolution des C.D.S. Le journal reçoit d’ailleurs en soutien de la part des syndicats et d’individus, entre mai et novembre 1946, plus de 58 300 francs dont une bonne partie provient des syndicats S.U.B. et métaux de Paris. A ce matériel de propagande, il faut ajouter la propagande orale. Les membres du B.C. et de la C.A. tinrent en effet plusieurs réunions publiques dans la région parisienne ainsi qu’en province et dont le bilan fut positif. Les circulaires confédérales envoyées aux différents groupes témoignent d’un certain enthousiasme quant à l’avenir de la C.N.T. : “Notre C.N.T. rencontre un succès inespéré qui dépasse largement tous les espoirs que nous avions fondés. [...] de toutes parts [...] de tous les milieux affluent des demandes de renseignement ou d’adhésion”. Selon Aimé Capelle, “il y avait la queue” devant le siège, “les gars venaient se renseigner”. Pour satisfaire cet “afflux”, la C.A. désigna deux permanents, Capelle et Juhel. Ce dernier fit aussi état dans son rapport du problème de pénurie de cartes confédérales du fait des nombreuses demandes d’adhésion. Si cet enthousiasme se retrouve dans les témoignages et les archives confédérales, il est cependant difficile de mesurer la réalité de ce succès. Un rapport rédigé par l’union locale de Bordeaux à l’occasion du congrès de 1949, contredit ce succès : “En mai 1946, la F.S.F. se déclare constituée en Confédération Nationale du Travail. Le fait passa à peu près inaperçu parce que la F.S.F. n’avait pas su prendre place dans la C.G.T.”. Cette remarque semble excessive tout comme pouvait l’être l’enthousiasme de la C.A. Il est en revanche certain que la naissance de la C.N.T. ait suscité un intérêt, une curiosité chez les travailleurs. En effet, le journal Force Ouvrière, de la tendance du même nom, du 23 mai 1946, relate cet intérêt des travailleurs pour la C.N.T. : “Certains de nos correspondants se sont émus de divers communiqués parus dans la presse et consacrant la naissance de la nouvelle centrale syndicale, la Confédération Nationale du Travail [...]”.

 

Or si cet intérêt pour la C.N.T. fut réel et s’il y eut de nombreuses adhésions, il faut cependant noter que celles-ci étaient parfois des erreurs dues à un manque d’information sur ce qu’était la C.N.T. Aimé Capelle, dans son témoignage, affirmait à ce propos que certaines demandes d’adhésions venaient d’adhérents d’une C.N.T. qui avait existé avant la guerre et qui “était une organisation de jaunes”, ou bien encore des individus exclus de la C.G.T. pour avoir participé à la Charte du Travail sous Vichy. Ces syndicalistes n’adhérèrent bien entendu jamais à la C.N.T. et créèrent par la suite la Confédération du Travail Indépendante dont l’organe était Travail et Liberté.

 

Après sept mois d’organisation, de structuration, se déroule le congrès constitutif de la C.N.T. tenu à Paris, à la salle Susset dans le dixième arrondissement, les 7-8 et 9 décembre. Les différents rapporteurs pour ce congrès sont Eugène Juhel pour l’activité de la C.A. et du B.C., René Doussot pour la trésorerie, Pierre Besnard pour la “Charte du syndicalisme révolutionnaire” et l’A.I.T., Jacquelin pour les salaires et la durée du travail et enfin Bezard pour la question agraire. Le congrès est peu important en soi. Il ne fait qu’officialiser l’existence de la C.N.T. Il est cependant nécessaire de s’arrêter sur la Charte du syndicalisme révolutionnaire, dite “de Paris”, étant donné qu’elle définit l’orientation de la C.N.T., sa nature et ses rapports avec les autres organisations ouvrières. Cette Charte de Paris n’est en réalité qu’une copie conforme de la Charte de Lyon de la C.G.T.-S.R. Cette copie confirme l’idée que la C.N.T. n’est que la continuité de la C.G.T.S.R. Pour autant, dans cette charte, il n’est pas fait référence à la C.G.T.S.R. et à sa charte de Lyon mais à la charte d’Amiens. Si “la C.N.T. est la continuation de la C.G.T. de 1906”, c’est-à-dire qu’elle se réclame de la charte d’Amiens, la charte de Paris renforce néanmoins l’hostilité du syndicalisme à l’égard des partis politiques et ne se limite pas à la simple notion d’indépendance du syndicalisme. En outre, la C.N.T., qui se présente comme la seule véritable organisation révolutionnaire, refuse l’unité avec les autres organisations syndicales sur le terrain révolutionnaire : “[...] il est indéniable que toute conjugaison de ces mêmes forces pour une lutte révolutionnaire apparaît inutile et vaine en raison de l’opposition fondamentale des buts que se sont assignés les diverses factions du syndicalisme”. Elle reconnaît en revanche la possibilité de réunir les différentes organisations syndicales “dans une action corporative”, “sur le terrain de l’action quotidienne” ; autrement dit, la C.N.T. se prononce pour l’unité à la base, mais contre l’unité au sommet. Autre point important de cette charte, c’est celui sur la “collaboration de classe” : “condamnant la “collaboration des classes” et le “syndicalisme d’intérêt général”, [...], le Congrès précise que la collaboration des classes est caractérisée par le fait de participer, dans des organismes réunissant des représentants des ouvriers, des patrons ou de l’État, à l’étude en commun des problèmes économiques dont la solution apportée ne saurait que prolonger, en la renforçant, l’existence du régime actuel”.

 

Ce passage présente une sorte de consensus entre ceux qui sont pour les différentes élections professionnelles (délégués du personnel, comités d’entreprises) et ceux qui y sont opposés. Le fait de préciser “...à l’étude en commun des problèmes économiques...” permet ainsi aux partisans de ces élections de s’y présenter puisqu’elles sont censées défendre les travailleurs. Ce point de la charte limite par cette précision la collaboration de classes aux organismes tels que le Bureau International du Travail, ou aux discussions sur les conventions collectives nationales. Malgré la liberté laissée aux syndicats de se présenter à ces élections professionnelles, les organismes tels que les Comités d’entreprises sont condamnés.

 

En ce qui concerne l’organisation, déterminée par les statuts, la C.N.T. réunit les syndicats en congrès tous les deux ans. Pendant cette période, elle est administrée par une Commission administrative et par le Bureau confédéral qui s’occupe entre autres de la gestion du nouvel organe, le Combat Syndicaliste (n°1, avril 1947). Dans l’attente du congrès, les unions régionales et les fédérations se réunissent en comité confédéral national (C.C.N.). Ses statuts ont surtout un intérêt dans la mesure où ils rendent impossible une éventuelle prise de pouvoir au sein de l’organisation. Le Bureau Confédéral qui “est l’agent d’exécution et de liaison de la C.N.T.”, selon les statuts, ne peut en effet dépasser le rôle qui lui est attribué. S’il cherchait à imposer une quelconque ligne politique, “il peut être suspendu par un C.C.N.”. Ce C.C.N. consistant à réunir les Unions Régionales, un groupe qui chercherait à prendre le pouvoir devrait alors avoir conquis toutes les régions. La volonté de rendre impossible une prise de pouvoir est également affirmée par ce principe que “chaque Syndicat représenté au Congrès dispose d’une voix” quelque soit son nombre d’adhérents. Il ne suffit donc pas de conquérir les gros syndicats qui disposeraient de plusieurs voix pour avoir le pouvoir au sein de la C.N.T.

 

Pendant cette première année d’existence, la C.N.T. s’est consacrée principalement à son organisation, à sa structuration. Il faut attendre l’année suivante pour qu’elle connaisse une activité réellement syndicale, lui permettant de se développer.

 

c) Une croissance rapide (1947 - 1949)

 

Dès son congrès, la C.N.T. met en place une structure confédérale composée de sections d’entreprises, de fédérations, d’unions locales et d’unions régionales. Celles-ci montrent d’ailleurs que la C.N.T. est implantée sur tout le territoire national puisqu’elles sont au nombre de 22. Sur le plan géographique, la C.N.T. semble principalement implantée dans les régions parisienne, bordelaise et Midi-Pyrénées. Les soixante-trois syndicats représentés au deuxième congrès confédéral sont répartis sur trente-trois villes, dont treize dans le sud. A Paris, où la C.N.T. s’est le plus développé, on compte une douzaine de syndicat. A ce même congrès, les principales villes après Paris, à savoir Bordeaux, Toulouse et Marseille comptent respectivement sept, cinq et quatre syndicats. Si dans quelques régions la C.N.T. connaît une solide implantation, son existence est en revanche éphémère dans certaines localités. Cela est parfois dû au fait que ces unions locales ont été créées par des exilés espagnols comme par exemple à Alger et à Tours. Mais l’absence d’adhérents français a fait que ces espagnols ne purent continuer à animer seuls ces sections avec le risque d’expulsion.

 

Sur le plan professionnel, ce sont les secteurs des métaux, du bâtiment et des cheminots qui ont connu le plus grand développement. Toujours à ce congrès, sont représentés douze syndicats des métaux, dix du bâtiment et cinq de cheminots (les six de Paris étant considérés comme un). Ces trois secteurs ont d’ailleurs chacun leur presse. La Fédération des Travailleurs du Rail (F.T.R.) dispose du Rail enchaîné (n°1, février 1947). Entre 1947 et 1949, Raymond Beaulaton est secrétaire de la F.T.R. et de l’I.T.R. (Internationale des Travailleurs du Rail, affiliée à l’A.I.T.). Selon Beaulaton [, cette fédération aurait été la plus importante. Lors du conseil national de la F.T.R., le 16 mai 1948 à Paris, 110 syndicats sont représentés, chiffre qui serait encore inférieur à la réalité si l’on en croit le compte-rendu : “[...] s’étonne de ne voir que 110 syndicats représentés [...]”. La fédération industrielle des métaux dispose quant à elle d’un organe trimestriel, C.N.T.-Métallurgie. En réalité, cet organe fédéral est soutenu par le syndicat industriel des métaux de la région parisienne (S.I.M.R.P.) qui est le principal syndicat de cette fédération. Le S.I.M.R.P. publie aussi un périodique, Action directe (n°1, avril 1947). Les secrétaires de cette fédération entre 1947 et 1950 sont successivement Jacquelin, Edouard Rotot et Rabret. Outre ces trois responsables, on peut également citer René Doussot, Le Bot et Maurice Joyeux qui appartiennent au conseil syndical des métaux. Enfin, la troisième fédération, celle du bâtiment, ne publie pas de journal confédéral. Seul le S.U.B. de Paris sort un bulletin, S.U.B., “mensuel du Syndicat Unifié du Bâtiment et des travaux publics de la région parisienne” (n°1, avril 1948). En 1950, ce journal n’est plus qu’un supplément du Combat syndicaliste. Si la C.N.T. a pu s’implanter dans certains secteurs professionnels, il faut préciser en revanche que de nombreux syndicats ne sont que des unions locales désignées comme telles ou comme intersyndicales et syndicats inter-corporatifs. Ces syndicats interprofessionnels sont au nombre de douze lors du congrès de 1948.

 

Cette implantation géographique et professionnelle ne permet pas pour autant d’évaluer les effectifs de la C.N.T. S’ils sont importants, il est en revanche excessif d’évaluer ses adhérents à 100 000 en 1947 et 200 000 pour 1948. Ces évaluations sont dues au “bluff” du bureau confédéral : “Le bureau confédéral est l’initiateur d’une politique de bluff [...]. Exemple : le sous-secrétariat de l’A.I.T. [...] a envoyé à l’A.I.T. un rapport officiel, dont JACQUELIN a reconnu être l’inspiration, et qui déclare officiellement que la C.N.T. dépasse 25000 adhérents pour la seule région parisienne. De tels procédés sont inacceptables et dangereux”. Une autre évaluation, celle de Hamelet semble plus réaliste : entre 45 000 et 125 000. Si les adhérents se comptent en milliers, il est probable que de nombreuses adhésions ne furent que passagères. Prenons l’exemple de la sixième U.R. (Midi-Pyrénées). Différents courriers ou compte-rendus de congrès régionaux témoignent de plusieurs milliers d’adhérents. En 1947, dans une lettre adressée à Mirande, secrétaire de cette U.R., l’U.L. de Carcassonne écrit ceci : “Cher camarade, comme suite à nos conférences tenues à Carcassonne, j’ai l’avantage de te demander 500 cartes [...]. Veuille noter que ce chiffre est inférieur à nos effectifs et que nous comptons d’ores et déjà sur 3000 cartes pour 1947”.

 

Ces adhésions ne témoignent pas de convictions anarcho-syndicalistes et syndicalistes révolutionnaires, elles correspondent plus à un “feu de paille” et sont de courtes durées. Ces 3000 adhérents potentiels ne se retrouvent d’ailleurs pas l’année suivante. En effet, lors du troisième congrès de la 6ème U.R. tenu à Perpignan, le 19 décembre 1948, le rapport de la trésorerie fait état de 5400 cartes dont 4530 rien que pour le syndicat du bâtiment de Toulouse. Ces deux indices montrent bien que les effectifs de la C.N.T. ne sont pas continus.

 

Les adhérents venus à la C.N.T. sont certainement des syndicalistes déçus par la C.G.T. Comme le note Xavier Frolan, “en 1946, un militant de gauche n’a le choix qu’entre deux organisations pour se syndiquer : la C.G.T.-de plus en plus prise en main par le P.C.- et la C.N.T. ! Tous ceux qui sont allergiques au P.C. [...] ont tendance à rejoindre la C.N.T.”. Ces adhérents ne sont pas venus à la C.N.T. par adhésion aux idées anarcho-syndicalistes et syndicalistes révolutionnaires, mais par un anti-communisme d’une part, et d’autre part parce que la C.N.T. est la seule centrale à ne pas modérer ses revendications qui sont principalement le retour à la semaine des 40 heures dans un premier temps puis l’opposition à la prime au rendement et “attribution aux travailleurs d’un ravitaillement réellement vital”, propositions qui sont à cette période relativement bien reçues.

 

Ces nombreuses adhésions peuvent également trouver leur explication dans le climat social de 1947, année qui connut de nombreuses grèves auxquelles la C.N.T. a parfois participé. Les secteurs où l’on trouve des traces de la participation de la C.N.T. sont essentiellement ceux de la métallurgie et des cheminots. Dans la métallurgie, on peut noter les grèves aux usines U.N.I.C. en juin à Puteaux (Hauts-de-Seine), mais surtout celle de la Régie Renault en avril. Selon un article du Mouvement social, la C.N.T. aurait été absente lors de cette grève. Elle se serait implantée à la R.N.U.R. seulement en novembre pour “faire un peu de publicité sur son syndicat”. L’auteur de cet article ne s’appuie que sur les archives de la R.N.U.R. qui témoignent en effet d’un dépôt de statuts pour créer un syndicat C.N.T. à la direction le 4 novembre par Rotot, secrétaire du S.I.M.R.P. Or dans Action directe de mai 1947 un article relate au contraire l’action de la C.N.T. pendant la grève d’avril. S’il n’existait pas en avril de syndicat C.N.T. en terme de statut à la R.N.U.R., les syndiqués C.N.T. travaillant dans cette usine ont en revanche participé à la grève avec comme mot d’ordre “unité d’action encore plus parfaite” tout en dénonçant le caractère politique de la C.G.T. liée au P.C.F.

 

La C.N.T a également participé aux grèves des cheminots de juin. Cette grève est née avec des arrêts de travail à Villeneuve-Saint-Georges où les “ouvriers qui n’avaient pas pu se procurer le pain pour leur casse-croûte eurent décidé de cesser le travail”. Si Vincent Auriol a vu dans ces arrêts de travail spontanés l’action souterraine de militants anarchistes , cette suspicion paraît justifiée. On peut en effet penser que la C.N.T. est l’instigatrice de la grève. Cette hypothèse se vérifie si l’on prend en compte les témoignages de Raymond Beaulaton : “A l’été 1947, sous l’impulsion du petit syndicat C.N.T., les cheminots de Villeneuve-Saint-Georges se mettent en grève, grève qui devait rapidement s’étendre à tout le pays.” Cependant, il paraît difficile d’expliquer l’ampleur du mouvement par la seule action de la C.N.T. Cette ampleur tient plus au fait que “des cheminots de plus en plus nombreux se soient lassés de l’attitude attentiste de la C.G.T., qui a soutenu les exhortations gouvernementales en faveur de la production [...]”. La F.T.R. fit l’éloge de cette grève dans le Combat syndicaliste et félicita l’action spontanée des cheminots qui ne se sont pas préoccupés des “bonzes et fonctionnaires cégétistes”. Dans ce même numéro, la F.T.R. dénonce aussi la tentative des communistes de politiser la grève : “Un des faits les plus caractéristiques de la grève des cheminots est l’attitude des politiciens, communistes et socialistes. Les premiers ne sont pas pour la grève. Ils étaient contre, en apparence du moins. Au fond, ils sont bien contents qu’elle gêne le gouvernement Ramadier. Ils espèrent même qu’elle servira à le jeter bas. Ils désirent l’exploiter dans les coulisses.”

 

Cette dénonciation de la politisation de la grève réapparaît lors des grandes grèves de novembre. Alors que la grève continuait à s’étendre pour devenir quasi-générale les 28 et 29 novembre, les cheminots de la C.N.T. signèrent avec la C.F.T.C., la C.G.C., le C.A.S. et le S.P.I.D. une déclaration commune pour protester contre l’utilisation à des fins politiques du mécontentement des cheminots et réclamer la liberté du travail. La C.N.T., au niveau confédéral, avait déjà pris position contre la grève politique avant que le mouvement ne prenne cette ampleur. En effet, dans une circulaire confédérale datée du 20 novembre 1947, le B.C. et la C.A. expliquaient les objectifs politiques de ces grèves pour la C.G.T. et le P.C.F. Elle ne s’oppose pas à la grève en tant que telle mais à sa politisation. Le mouvement de grève étant largement suivi par les cheminots, la C.N.T. se devait de nuancer ses propos afin de ne pas apparaître comme un syndicat de “jaunes”. Cette nuance se retrouve dans un tract signé avec F.O. (qui est encore une tendance de la C.G.T.), C.F.T.C. et la Fédération syndicaliste des P.T.T. ayant pour mot d’ordre “OUI à la grève revendicative, NON pour l’agitation politique”.

 

Si la C.N.T. parvient à s’implanter dans certains domaines, cela tient certainement plus à ses activités là où elle est implantée qu’à son discours jusqu’au-boutiste, refusant tout compromis.

 

d) Un discours radical

 

Les contenus des revendications et des mots d’ordres de la C.N.T. sont assez originaux dans la mesure où tout ce qui est considéré comme des acquis sociaux pour les travailleurs est rejeté par la C.N.T. Qu’il s’agisse des conventions collectives, de l’institution des comités d’entreprises ou bien encore de la création de la sécurité sociale, toutes ces réformes sont perçues comme des moyens pour l’État et le patronat d’intégrer les organisations syndicales dans leurs organismes de “collaboration de classes”, et qui en conséquence freinent toutes actions revendicatives.

 

Commençons par les conventions collectives. Ces dernières limiteraient toute action revendicative des travailleurs puisqu’elles résultent des négociations entre l’État, le patronat et les organisations syndicales. Étant le fruit de négociations au sommet, les conventions collectives échappent donc au contrôle de la base. A ces conventions collectives, la C.N.T. préférait “les conventions particulières”, c’est-à-dire des conventions propres à chaque entreprise. Ces conventions particulières étaient pour la C.N.T. “la conclusion d’un épisode restreint de la lutte des classes, sa matérialisation” . Les différentes situations engendrées par des conventions propres aux entreprises, permettaient selon la C.N.T., de stimuler l’action ouvrière dans une entreprise pour atteindre une meilleure situation existant ailleurs. Ces différentes luttes constituent une “auto-éducation révolutionnaire des travailleurs”. Le principal reproche que la C.N.T. adresse à ces conventions collectives, c’est qu’elles freinent la capacité révolutionnaire des travailleurs. Elles détournent ces derniers de l’action revendicative, dont la grève en est la manifestation, en intégrant les syndicats à la table des négociations. Or, pour la C.N.T., ces négociations autour des conventions collectives ne sont ni plus ni moins qu’une abdication des organisations syndicales face au patronat et à l’État. Dans l’esprit de la C.N.T. il est impossible de se dire révolutionnaire et d’accepter en même temps de négocier. Ces négociations représentent aux yeux des militants anarcho-syndicaliste et syndicaliste révolutionnaires la négation de la lutte des classes. Les conventions “n’ont pour but que la pérennité du régime capitaliste”, dans la mesure où elles légitiment le profit en fixant une parité entre ce dernier et les salaires.

 

L’autre réforme qui vise à limiter une hypothétique poussée révolutionnaire des travailleurs est l’institution des comités d’entreprises. Ces comités d’entreprises ne sont pour la C.N.T. qu’un instrument pour intégrer les syndicats à la gestion de l’entreprise. Or, dans une économie capitaliste, participer à la gestion d’une entreprise qui tire son profit du travail salarié traduit aux yeux de la C.N.T. la "collaboration de classes". Par ailleurs, puisque les délégués au comité d’entreprise n’ont aucun pouvoir décisionnel, ils ne servent à rien, sinon à leurrer les travailleurs. Seules l’action directe et la grève peuvent exercer une pression sur l’employeur. Dans son article intitulé “A bas les comités d’entreprises !”, Henri Bouyé résume la vision de la C.N.T. : “Il n’y a pas de demi-mesures : ou bien la transformation sociale est réalisable par étapes, et alors le Comité d’Entreprise pourrait être une bonne chose, il faudrait y entrer. Ou bien, tout compromis avec la bourgeoisie possédante et l’État retarde cette transformation, et la Révolution demeure la seule voie de libération pour le peuple. Le syndicalisme révolutionnaire ne saurait emprunter une autre voie que cette dernière. Les militants n’iront pas se pourrir dans des organismes dont la constitution, en fin de compte, prolonge la durée d’une exploitation du travail à laquelle ils font la guerre.”. Cependant, au congrès de 1950, la participation aux Comités d’Entreprises est tolérée. Le congrès se prononce en effet pour une “participation circonstancielle laissée au contrôle des U.L.”. Toujours à ce congrès, la C.N.T. se prononce par ailleurs pour la participation aux élections de délégués du personnel, ces élections ne constituant pas pour autant un but en soi et la participation à celles-ci ne devant donc pas être systématiques. Il est à noter enfin que dans les articles relatifs à ces comités d’entreprise il n’est jamais fait allusion aux comités mixtes à la production ou comités de gestion qui se sont instaurés à la Libération, excepté un article consacré aux Usines Berliet. Les Usines Berliet ont été une des principales usines où a été établi un comité de gestion. Or, dans cet article, la C.N.T. nie l’idée selon laquelle il y aurait eu une gestion ouvrière. Le silence de la C.N.T. sur les autres expériences de comités de gestion pourrait s’expliquer par sa critique du modèle des Usines Berliet. Il est en effet possible que sa critique de ce modèle se généralise à tous les autres.

 

Enfin, la dernière et principale réforme de l’après-guerre à laquelle s’oppose la C.N.T., est la création de la sécurité sociale. En la critiquant, la C.N.T. se distingue des autres organisations ouvrières pour qui la sécurité sociale est une manifestation de la solidarité entre les travailleurs. Elle refuse l’intervention de l’État dans la gestion des caisses : celles-ci ne doivent être gérées que par les travailleurs. La C.N.T. s’oppose également à l’idée que les travailleurs devraient cotiser à ces caisses, ces cotisations devant être pour elle à la charge des employeurs.

 

L’attitude de la C.N.T. à l’égard de ces réformes témoigne de son refus de tout compromis avec l’État et le patronat. Elle adopte un discours radical qui exclut toute possibilité d’entente. Ce discours s’inscrit dans la continuité du rejet de l’idée d’intérêt général, qui sous-entend la possibilité, par le biais de négociations, de satisfaire les intérêts des employeurs et des travailleurs. Ces différentes réformes ne représentent donc en rien une amélioration ou un acquis social pour les travailleurs. Si la C.N.T. rejette ces réformes, elle n’oublie pas pour autant que le syndicalisme doit œuvrer quotidiennement pour l’amélioration des conditions de vie des travailleurs. Elle se positionne en effet pour le retour immédiat aux quarante heures (les horaires hebdomadaires pouvant atteindre parfois les cinquante heures, voire plus), et pour la semaine de trente heures un second temps ; pour une hausse des salaires, mais une hausse qui doit être uniforme, c’est-à-dire qui ne doit pas établir de hiérarchie entre les travailleurs. La hiérarchie des salaires est aussi un thème combattu par la C.N.T. Non seulement, elle est un facteur de division, mais d’un point de vue économique elle provoque une baisse du pouvoir d’achat des plus pauvres, suite à la hausse des salaires d’une partie des travailleurs qui engendre une hausse des prix. Cette hiérarchisation des salaires est un moyen de hiérarchiser les emplois entre eux. Or, selon les anarcho-syndicalistes et syndicalistes révolutionnairess, la hiérarchisation des emplois ne repose sur aucun critère. C’est dans cette logique que la C.N.T. réclame l’égalité économique qui ne peut se réaliser dans l’immédiat que par “des augmentations uniformes en fonction de l’indice des prix”.

 

Dans la mesure où, pour la C.N.T., le climat social de la fin des années quarante peut basculer à tout moment en crise révolutionnaire, la participation des autres syndicats à ces organismes constitue une capitulation et une trahison des buts poursuivis par le syndicalisme révolutionnaire tels qu’ils sont inscrits dans la charte d’Amiens, à savoir l’expropriation du capitalisme et la prise en main des moyens de production par la grève générale.

 

Malgré son discours radical, la C.N.T., dès sa création, a su s’implanter dans le champ syndical français, en sachant profiter du climat social, et de la situation syndicale puisqu’elle était la seule centrale syndicale révolutionnaire en dehors de la C.G.T. Elle espérait d’ailleurs -compte tenu de cette situation- attirer à elle les syndicats autonomes. Mais la naissance de la C.G.T.-F.O. changea la donne et posa à nouveau le délicat problème de l’unité syndicale.

 

2- Unité syndicale ou unité des anarcho-syndicalistes et syndicalistes révolutionnaires ? (1946 - 1950)

 

Il est important de consacrer une partie à ce thème de l’unité syndicale, dans la mesure où il anima la vie confédérale dès 1947 et plus particulièrement à partir de la fin de 1948. Le problème de l’unité syndicale se pose à la C.N.T. dans un premier temps avec les syndicats autonomes qu’elle espère intégrer. Mais la création de Force Ouvrière mit fin aux espoirs de la C.N.T. : elle étendra le problème de l’unité syndicale à tous les syndicalistes hostiles à la C.G.T. et se réclamant de l’indépendance du syndicalisme.

 

Nous verrons alors que l’unité provoqua au sein de la C.N.T. des divergences théoriques, aboutissant même à des exclusions.

 

a) Rapports entre la C.N.T. et les autonomes (1947 - 1948)

 

Les syndicats autonomes se sont créés pour les mêmes raisons que la C.N.T. : ils refusaient la main-mise des communistes sur la C.G.T. Mais au lieu de se confédérer, ces syndicats ont préféré l’autonomie. Les principaux syndicats autonomes sont la Fédération syndicaliste des P.T.T. dirigée par Mourguès, le Comité d’action syndicaliste (C.A.S.) des cheminots créé en juillet 1947 avec Laurent, et le C.A.S. des métaux mené par Racine.

 

Le Comité Confédéral National (C.C.N.) du 2 novembre 1947 avait mandaté les membres du B.C. pour engager des pourparlers avec les autonomes. Ces entrevues n’aboutirent jamais à une adhésion de ces syndicats à la C.N.T. Selon l’U.L. de Bordeaux, “l’échec fut total”. En effet, lors de la dernière entrevue avec la fédération syndicaliste des P.T.T., le 24 décembre 1947, celle-ci déclare qu’elle a donné son adhésion à F.O. Toujours dans ce même mois, le B.C. rencontra les représentants de la fédération autonome des cheminots ; rencontre qui n’aboutit à aucun résultat. Le seul fait positif serait une déclaration commune entre les représentants du syndicat C.N.T. des métaux, Rotot, Salembier et Coutelle, et ceux du C.A.S. des métaux, Kléhamer, Racine et Juliot, réunis le 24 décembre. Dans un communiqué, ces représentants déclarent que “les délégués décident de consulter leurs organisations propres en vue de constituer un comité de coordination pour préparer et réaliser l’unité organique”. Or cette unité organique ne se réalisa jamais. Le B.C. avait cependant tenté de renouveler les pourparlers avec le syndicat autonomes des métaux de Paris, au mois de juillet 1948, mais “les relations sont en sommeil”. Il semble bien que la scission de décembre 1947 qui donne naissance à la C.G.T.F.O. (bien que son congrès constitutif n’ait lieu qu’en avril 1948) ait encouragé la C.N.T. à multiplier les pourparlers avec les autonomes.

 

La conclusion de ces différentes entrevues est que ces syndicats autonomes ne veulent pas adhérer à la C.N.T. Ils préfèrent entrer à F.O. et demandent d’ailleurs à la C.N.T. de faire comme eux. Lors d’une entrevue qui eut lieu le 2 janvier 1948 entre la C.N.T. représentée par Jacquelin, Juhel, Snappe et Fontenis, et les autonomes Hervé, Juliot et Racine, ces derniers déclarèrent qu’“ils avaient la ferme intention de faire du syndicalisme révolutionnaire dans leur organisation, et qu’ils espéraient bien faire éclater la nouvelle centrale, et ils nous demandèrent de nous joindre à eux dans F.O. pour les aider dans cette tâche”. L’objectif des autonomes, du moins ceux des métaux, était de constituer, avec la C.N.T., un pôle syndicaliste révolutionnaire au sein de la nouvelle C.G.T.-F.O. qui proposait une unité syndicale englobant la C.N.T. A cette proposition, les représentants de la C.N.T. répondirent en se référant à la charte de Paris qu’ils ne pouvaient “entretenir des relations, avec d’autres confédérations, et encore moins apporter notre appui à la création d’une autre centrale ouvrière”. Dans cette circulaire confédérale, le B.C. et la C.A. sont également persuadés que “d’ici le congrès de F.O., beaucoup d’autonomes seront menés à se diriger non vers un syndicalisme de réformistes bureaucratiques, mais bien vers la C.N.T. qui restera la seule centrale du syndicalisme révolutionnaire”. La réalité étant toute autre, la C.N.T. dut se résigner à modérer ses propos.

 

Le 19 juin 1948, la C.N.T. se réunit avec des autonomes et des membres de F.O., et ils décidèrent “de constituer un comité de coordination qui serait chargé de préparer une conférence nationale d’unité syndicaliste” . Par la suite, la C.N.T. opta lors de son C.C.N. tenu les 28 et 29 août 1948, pour la création de “d’action” mais uniquement sur le plan de l’entreprise. Il s’agit de reprendre l’idée de la charte de Paris, à savoir l’unité à la base et non au sommet. Le deuxième congrès confédéral tenu à Toulouse les 24, 25 et 26 septembre 1948 s’inscrit dans la continuité du C.C.N. et invite “les organisations de bases [...] à former un comité de coordination avec ces syndicats (les syndicats autonomes)”. Cependant, la manière dont la C.N.T. pose la question du regroupement syndical peut paraître ambiguë pour les autres organisations syndicales.

 

Nous reproduisons ici l’“appel au regroupement syndical” voté à ce congrès : “Le 2ème congrès de la C.N.T. considérant les difficultés de l’heure et la confusion existant dans tous les milieux syndicaux, appelle tous les travailleurs à se réunir dans une centrale affirmant comme base essentielle la conception de la lutte des classes avec, comme base d’action directe, pour la disparition du salariat et du patronat et la substitution des organismes syndicaux aux organismes d’Etat, (le 2ème congrès) s’adresse spécialement à tous les syndicats autonomes et minorités syndicales d’accord avec ces principes et finalités, pour se réunir à la C.N.T. pour la constitution de cette centrale”.

 

Cet appel au regroupement syndical est en réalité un appel au regroupement des syndicalistes révolutionnaires. La C.N.T. se considérant comme la seule centrale syndicaliste révolutionnaire, elle suggère ainsi que la place des syndicalistes révolutionnaires ne peut être qu’à la C.N.T. Il s’agit donc un appel aux syndicalistes révolutionnaires pour qu’ils adhèrent à la C.N.T.

 

Cette position de la C.N.T., premier pas vers son isolement, est un des obstacles au regroupement syndical qui était l’objectif du Cartel d’Unité d’Action Syndicaliste.

 

b) Le Cartel d’Unité d’Action Syndicaliste (1948 - 1950)

 

Le comité national de

coordination des syndicats autonomes avait appelé à une conférence nationale sur le thème du regroupement syndical, les 20 et 21 novembre 1948. La C.N.T. était représentée par Edouard Rotot et Maurice Joyeux. Étaient également présents à cette conférence la minorité F.O. représentée par Le Bourre, la tendance trotskiste de l’Unité Syndicale avec Pierre Lambert et l’École Émancipée, tendance de la F.E.N. Dans le compte-rendu de cette conférence, Rotot et Joyeux dénoncent tout d’abord la tendance de certains autonomes, notamment Racine, à faire l’éloge de l’association capital-travail. Ils estiment par ailleurs que la majorité des autonomes est “naïve”, “inculte aux idées progressistes”, ou bien encore que bon nombre d’entre eux sont des partisans de de Gaulle tel que Clément du syndicat autonome du métro. Le bilan que dresse la C.N.T. de cette conférence est nuancé. Outre la critique qu’elle fait des autres syndicats, elle constate une forte influence de l’Unité Syndicale. Cette tendance aurait modifié l’ordre du jour de la conférence qui était de débattre du regroupement syndical : “il (Pierre Lambert) est pour un comité d’action parce que ceci, par le jeu des fractions, permet à son parti de réaliser la direction unique du mouvement ouvrier minoritaire”. Cette proposition de constituer un comité d’action était accueillie favorablement par les autres courants : les autonomes “pour ne pas être absorbés par la C.N.T.” , la minorité F.O. pour maintenir ses attaches à sa centrale et l’École Émancipée pour rester à la F.E.N. Le point positif, en revanche, est que la plate-forme adoptée par le comité d’action (qui devient alors le Cartel d’Unité d’Action Syndicaliste) est très proche du syndicalisme révolutionnaire tel que l’entend la C.N.T. A l’issue de cette conférence, plusieurs comités locaux se mettent en place, en plus de ceux qui existaient déjà, auxquels la C.N.T. participe souvent.

 

Cependant, bien que des cartels régionaux se soient constitués, le Cartel d’Unité d’Action Syndicaliste manquait de finalité, étant donné que l’unité organique était exclue. Pierre Monatte montre l’origine de cette absence d’unité : “[...]au fond, les différents courants syndicalistes révolutionnaires ne désirent pas tellement s’unir et se fondre. Chacun- autonomes, C.N.T., partisans de F.O.- restent convaincus d’avoir pleinement raison et de constituer le pôle de rassemblement”. Ce constat se vérifie en particulier pour la C.N.T. Bien qu’elle eût espéré absorber les autonomes, elle reste partisane de l’unité d’action et non pas de l’unité organique.

 

Ce cartel n’ayant pas d’issue, la C.N.T. décida lors de son C.C.N. du 29 mai 1949 de rompre avec celui-ci tout en maintenant ses activités dans les comités locaux. Le motif de cette rupture serait “qu’il a compromis sérieusement la vitalité et l’unité de notre organisation”. La raison véritable est certainement que la C.N.T. ne peut s’unir avec des éléments qu’elle juge réformistes et qu’elle a dû renoncer à l’adhésion des syndicats autonomes, qui était peut-être sa seule motivation pour participer à ce cartel. Cette décision du C.C.N. provoqua néanmoins une crise au sein de l’organisation, puisqu’elle allait à l’encontre de celle qui avait été prise au congrès confédéral de Toulouse. La 8ème U.R. (région de Bordeaux) menaçait de ne plus payer ses cotisations et le syndicat des métaux de Bordeaux envisageait même de quitter la C.N.T. Pour résoudre cette crise, il fut donc décidé de convoquer un congrès extraordinaire pour les 30, 31 octobre et 1er novembre 1949. Deux tendances vont alors s’opposer au sujet du Cartel d’Unité d’Action Syndicaliste. Certaines sections comme la 6ème U.R. (Midi-Pyrénées) et la 8ème U.R. (région bordelaise) sont favorables au cartel, voire même à la création d’une centrale syndicaliste révolutionnaire, envisageant ainsi la fin de la C.N.T. Les partisans de l’unité et donc du cartel affirmaient qu’il fallait “envisager un regroupement syndicaliste révolutionnaire, sur des bases plus larges, pouvant être acceptées par tous les syndicalistes révolutionnaires”, autrement dit qu’il fallait faire des concessions. L’autre tendance qui est essentiellement celle de la 2ème U.R. (région parisienne) et de la C.A. et qui s’était prononcée pour le retrait de la C.N.T. du cartel, justifiait sa position par la faible présence de syndicalistes révolutionnaires au sein du cartel. Elle démontrait aussi l’inutilité du cartel, dans la mesure où l’unité organique envisagée était impossible pour la C.N.T. qui n’était favorable qu’à l’unité d’action à la base, celle-ci devant être de plus spontanée. Le congrès extraordinaire confirma la décision du C.C.N. de mai.

 

A la suite de ce congrès, certaines sections continuent leur activité au cartel (la 8ème U.R. et la F.T.R.) mais se verront obligés de le quitter. Seule la 8ème U.R. accepta de cesser ses activités au sein du cartel. Beaulaton et Robert, en revanche, en tant que représentants de la F.T.R., participèrent à la deuxième conférence nationale du cartel, les 12 et 13 novembre 1949. Cette participation témoignait d’une position opposée à celle de la C.A. La C.A. avait en effet décidé de déléguer à cette deuxième conférence nationale du cartel Samson du syndicat des transports et Toublet du syndicat des métiers d’art. Cette délégation avait pour mandat de “dénoncer la duperie que promet d’être la nouvelle centrale en gestation si jamais elle arrive à se constituer [...]”. Ainsi, lors du C.C.N. du 29 janvier 1950, les responsables de la F.T.R., Beaulaton, Robert, Pillerault et Regnault sont exclus de la C.N.T. pour non-respect des décisions votées lors du congrès confédéral . Ces exclusions affaiblirent la F.T.R., puisque beaucoup de militants suivirent leurs responsables. Le thème de l’unité syndicale a donc divisé la C.N.T. et l’a certainement affaiblie. On peut supposer que des adhérents ont quitté la C.N.T. à cause de son intransigeance. Mais elle a été affaiblie aussi dans la mesure où elle s’est isolée du reste du mouvement syndical. Ce cartel lui avait en effet permis de nouer des contacts sérieux avec certains éléments. Pour des militants tels que Aimé Capelle, l’échec de l’unité est dû à l’intransigeance et à une position “anarchiste”, qui conduisent la C.N.T. à l’isolement.